Portrait

Rencontre avec Liv Grjebine, responsable de la licence Histoire – Science politique de l'ICP

Historienne des sciences, Liv Grjebine a construit un parcours tourné vers l'international, de Cambridge à Harvard en passant par Oxford. Elle met aujourd'hui cette expérience au service de l’ICP, où elle dirige la licence Histoire – Science politique sur le campus de Paris.

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Quel a été votre parcours universitaire ?

J'ai grandi dans une famille franco-norvégienne et j'ai beaucoup voyagé dans le cadre de mes études, ce qui a naturellement orienté mon parcours vers l'international. Après une formation en histoire et en science politique à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et à Sciences Po Paris, je suis partie en Angleterre pour me spécialiser en histoire des sciences.
  
Devenir historienne était pour moi le moyen de comprendre pourquoi certaines sociétés, à certaines périodes, se montrent ouvertes aux sciences, tandis que d'autres les freinent, voire les rejettent. C'est pourquoi j'ai commencé par étudier la circulation des idées scientifiques au sein des milieux savants.
  
J'ai d'abord étudié à l'Université de Cambridge, où j'ai eu la chance de travailler directement sur la correspondance de Charles Darwin. J'ai ensuite passé une année de recherche à l'Université d'Oxford dans le cadre de ma thèse, soutenue à l'Institut d'Histoire Moderne et Contemporaine (ENS–Paris 1-CNRS).
  
Après la France et l'Angleterre, j'ai poursuivi mes recherches à Harvard, où j'ai terminé ma thèse avant d'y rester comme chercheuse postdoctorale et enseignante. J'y ai travaillé avec Janet Browne, grande spécialiste de Darwin, pour mieux comprendre la réception de ses idées aux États-Unis et en Europe.

En tant qu’historienne, quels sont vos domaines de spécialités ?

Je suis spécialisée dans la diffusion publique des sciences, un sujet au carrefour de plusieurs disciplines : l'histoire, la philosophie, la littérature et bien sûr les sciences elles-mêmes. Je m'intéresse à la manière dont les savoirs circulent, se transforment, et se déforment, au contact du public.
  
À Cambridge, en travaillant sur la correspondance entre Darwin et des savants français, j'ai fait une découverte surprenante : son principal opposant en France a contribué à le faire élire à l'Académie des sciences. Alors même que l'élite scientifique se montre hostile à sa théorie, l'un de ses adversaires lui écrivait en privé pour lui témoigner son soutien. Ce paradoxe a été le point de départ de mes recherches et m'a amenée à repenser les lignes de fracture au sein de la communauté scientifique française du XIXe siècle. 
  
Dans ma thèse, j'ai étudié la trajectoire du darwinisme en France, qui s'écartait du modèle classique de diffusion des savoirs, de l'élite vers le public. Mes recherches ont au contraire montré que le public a joué un rôle central dans sa reconnaissance. Certains savants français expriment leur mépris pour ses idées, mais le contexte politique des années 1870 permet progressivement aux partisans de Darwin de se faire entendre dans la société.

Avez-vous des projets de recherche en cours ?

J'aimerais travailler sur le rôle des procès comme moments de cristallisation des débats scientifiques dans les sociétés occidentales, du XIXe siècle à nos jours. Ce type d'affaire est fascinant parce qu'il permet de saisir comment la science est perçue par des acteurs éloignés du monde savant. En exposant certaines questions sur la scène publique, un procès peut déclencher des débats qui dépassent largement le cadre judiciaire.
  
Je me suis déjà intéressée à cette question à travers un cas précis : un procès tenu à Paris en 1878, dans lequel deux étudiants sont accusés d'avoir assassiné une vieille laitière « par application du darwinisme ». L'affaire, largement exploitée par la presse conservatrice, a paradoxalement contribué à légitimer la théorie de Darwin en France.
   
Un autre exemple éclairant est celui du « procès de la baleine » à New York en 1818 : un marchand refuse de payer une taxe sur l'huile de poisson, arguant que les travaux des naturalistes ont remis en cause l'idée que la baleine est un poisson. Derrière ce litige en apparence technique se joue une question fondamentale : qui a le droit de définir ce qui est vrai ? Les savants, les juges, les acteurs économiques, ou l'opinion publique ?
   
C'est ce type de déplacement qui m'intéresse : voir comment, à travers des situations très concrètes, se redéfinissent les frontières de l'autorité scientifique. Ces exemples, que j'utilise dans mon cours d'épistémologie en deuxième année de licence Histoire - Science politique, surprennent souvent les étudiants, et permettent d'aborder l'histoire des sciences autrement.

Vous avez passé plusieurs années à l’étranger. Que retenez-vous de ces expériences universitaires ?

Ces années à l'étranger ont beaucoup compté pour moi. Elles m'ont confrontée à d'autres manières de penser et d'enseigner l'histoire.
   
Oxford est bien sûr synonyme d'excellence académique, mais j'y ai aussi découvert un univers très vivant, avec un nombre impressionnant de clubs et d'associations. J'en ai retenu une conviction : l'université doit être à la fois exigeante et attentive au bien-être de ses étudiants. C'est cet équilibre que je souhaite faire vivre au sein de la licence Histoire - Science politique du campus parisien de l'ICP.
   
Harvard est un lieu à part, où l'on peut dialoguer avec des chercheurs du monde entier et explorer des objets très variés, y compris en dehors de son domaine d'expertise. J'y ai enseigné pendant près de sept ans, dans des domaines allant de l'histoire des sciences et de la médecine à l'histoire politique, en passant par un cours sur le brainwashing et les techniques de contrôle de la pensée.
   
Cette expérience m'a profondément marquée : elle m'a appris l'importance de sortir des cloisonnements disciplinaires. Travailler avec des historiens, mais aussi des scientifiques, des sociologues, des anthropologues ou des journalistes enrichit considérablement les perspectives, et rend l'enseignement plus vivant pour les étudiants. C'est précisément cet esprit d'ouverture que je souhaite encourager dans mes fonctions à l'ICP. 

Vous êtes désormais responsable de la licence Histoire – Science politique à l'ICP. Qu'est-ce que cela représente pour vous ?

Pour moi, l'histoire doit être une discipline vivante, au service des questionnements du présent. C'est pour cela que j'apprécie tant de diriger un cursus qui mêle histoire et science politique : les deux vont fondamentalement de pair. Pour être un citoyen éclairé et contribuer au débat public, il est indispensable de comprendre toutes les options qui se sont présentées aux acteurs du passé.
   
Étudier l'histoire, c'est un apprentissage de notre liberté : il s'agit de lutter contre l'idée d'une fatalité, en rappelant comment les choix individuels et collectifs ont façonné les sociétés.
  
Depuis mon arrivée à l'ICP, j'ai enseigné des cours variés dans les trois années de licence : histoire comparée de la France et de la Grande-Bretagne, relations entre sciences et politique, histoire des relations internationales, ainsi que des enseignements de méthodologie.
  
L'enseignement est au cœur de ma fonction : il me permet de connaître directement les étudiants, de comprendre leurs attentes, et d'adapter l'organisation du cursus en conséquence. Il favorise aussi une relation de confiance qui facilite les échanges entre étudiants, enseignants et administration.
  
Cette dimension humaine, où l'on suit de très près l'évolution de chaque étudiant, est l'un des grands atouts de l'ICP. C'est assez rare de pouvoir toujours trouver un interlocuteur disponible, dans un cadre historique magnifique, à cinq minutes du jardin du Luxembourg.
  
Je suis très heureuse de prendre la direction de cette licence au moment où elle fête ses dix ans
, et très redevable à tous ceux qui ont contribué à en faire la formation qu'elle est aujourd'hui.

Quels sont vos projets pour la suite ?

Grâce au travail accompli depuis dix ans, c'est aujourd'hui une formation solide et reconnue. Les résultats de la promotion 2025 en témoignent : la moitié des étudiants a été admise dans des formations très sélectives — Sciences Po, plusieurs IEP en région (Lille, Lyon, Strasbourg, Aix, Bordeaux), Assas, l'EHESS, Dauphine ou Paris-Saclay. Beaucoup ont également rejoint des institutions à l'étranger : King's College, LSE, Columbia, Genève, la LUISS ou l'ULB.
  
Mon objectif est de maintenir cette dynamique tout en renforçant l'accompagnement des étudiants dans leur orientation, notamment en développant le réseau des anciens, qui joue un rôle clé pour ouvrir des perspectives concrètes.
   
Au-delà des réseaux, le défi sur lequel je souhaite particulièrement m'engager est celui de l'intelligence artificielle. Nous vivons une transformation profonde du rapport au savoir, au travail et à l'effort. L'IA va nous forcer à repenser le rôle de l'université, ce qui est plutôt bénéfique.
  
Alors que l'IA se développe aussi vite que la désinformation, notre rôle est d'apprendre aux étudiants à ne pas abandonner leur capacité de réflexion au profit d'un outil. C'est à mon sens le principal enjeu de l'enseignement aujourd'hui : leur apprendre à douter intelligemment, à se poser des questions stimulantes, et à distinguer les sources fiables de celles dont il faut se méfier.
   
Aujourd’hui, les étudiants qui ont grandi avec l’IA s’attendent à un résultat immédiat, sans effort, sans erreur. Les salles de cours doivent redevenir des espaces où l'erreur retrouve sa fonction essentielle, et non des lieux où les étudiants assistent passivement avant de tout déléguer à une machine.
  
Publié le 28 mai 2026 Mis à jour le 28 mai 2026

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