Zoom sur

[L'ICP décrypte] La Tapisserie de Bayeux à Londres : un prêt historique et un nouveau regard sur une œuvre millénaire

Pour la première fois, la Tapisserie de Bayeux quitte la France pour être exposée au British Museum. Elisabeth Ruchaud, directrice du Master Histoire de l'art : Gestion et valorisation du patrimoine chrétien à l'ICP, décrypte la portée à la fois patrimoniale et diplomatique de ce prêt exceptionnel.

tapisserie de Bayeux ©Wikipedia

Pour la première fois depuis plus de 40 ans, la Tapisserie de Bayeux a quitté son musée, pour être prêtée au British Museum à partir du mois de septembre. Pouvez-vous nous rappeler son histoire et son importance dans l'histoire et l'histoire de l'art ?

C’est surtout une première que cette tapisserie (en réalité une broderie d’un point de vue technique) quitte la France ! On sait peu de chose de sa création, si ce n'est que la commande est attribuée à l’évêque Odon de Bayeux, un demi-frère de Guillaume le Conquérant (ils ont la même mère). Néanmoins, on ne sait pas grand-chose de sa création ni des premiers siècles de son existence, les premières mentions attestées datant du XVe siècle. Mais c’est le sujet qui fait la renommée de la tapisserie : la conquête de l’Angleterre par Guillaume de Normandie. C’est un morceau d’histoire à la fois pour les Français et les Anglais : Napoléon Ier par exemple, alors qu’il prépare un éventuel débarquement à Douvres, demande son transfert à Paris y voyant un modèle de sa propre campagne. Hitler aurait lui aussi demandé à la voir, y voyant un heureux présage face à la résistance de l’Angleterre.

Pour les Anglais, c’est un acte fondateur, même si c’est très probablement la première fois que la tapisserie est sur le sol anglais. La conquête normande a largement dessiné l’histoire de l’Angleterre au Moyen Âge et au-delà.

Quelle est la portée politique et patrimoniale d'un tel prêt historique ?

C’est un geste diplomatique très fort que le président de la République a voulu faire avec ce prêt 10 ans après le Brexit et la sortie de la Grande Bretagne de l’Union Européenne. C’est un prêt qui s’inscrit dans une politique de rapprochement entre les deux pays et qui n’est pas sans contrepartie. Pendant la durée du prêt de la tapisserie, le British Museum prête aussi des œuvres majeures de l’histoire anglaise à deux musées de Normandie : tout d’abord le trésor de Sutton Hoo (v. 630), trésor unique d’un bateau-tombe retrouvé en en 1939 à Sutton Hoo et qui permet de comprendre la christianisation et l’Angleterre comme un carrefour d’influences entre les vikings, les peuples germaniques, les saxons ; et l’échiquier de Lewis à Caen, un ensemble de pièce d’échec datées du XIIe siècle et probablement sculptées en Norvège. Deux œuvres que nos étudiants en histoire de l'art étudient pendant leur cursus. L’ensemble permet enfin de marquer le millénaire de la naissance de Guillaume le Conquérant que la France et la Grande-Bretagne vont commémorer ensemble en 2027.

Pour la première fois, la tapisserie sera présentée à plat sur toute sa longueur, alors qu'elle est habituellement montrée verticalement à Bayeux. En quoi ce nouveau mode de présentation peut-il changer notre lecture de l'œuvre, y compris pour les chercheurs ?

La tapisserie de Bayeux est longue de 70 mètres et était jusqu’à la restauration du musée présentée suspendue dans une vitrine. Cette présentation, plus proche de la présentation originale à l’intérieur de la cathédrale de Bayeux, a malheureusement renforcé certaine tension dans la trame textile fragilisant encore une œuvre millénaire et donc très sensible. La présentation prévue au British Museum doit permettre une disposition à plat bien meilleure pour l’objet et qui atténuera les tensions sur la fibre. La vitrine devrait aussi permettre de garantir une atmosphère optimale à la conservation. Cette présentation à plat va modifier la perception de l’œuvre autour de laquelle les visiteurs pourront circuler, la dynamique de la composition sera elle aussi différente mais cela permettra sans doute aussi de regarder de nouveaux détails, mieux comprendre le déroulé de l’histoire et même apprendre encore beaucoup de choses sur cette période charnière. Cela va être passionnant à étudier pour tous les chercheurs et les étudiants en histoire de l'art.

Quoiqu’il en soit cette présentation, malgré les polémiques, mérite d’être vu et l’engouement dont font preuve les Anglais pour ce prêt témoigne de l’importance de cette œuvre d’un point de vue historique aussi bien qu’artistique.

Publié le 25 août 2026 Mis à jour le 25 août 2026

A lire aussi