Portrait

De l'industrie pharmaceutique à l'accompagnement social : quand la philosophie éclaire la pratique

Clara, encadrante technique auprès de personnes en situation d'exclusion chez Emmaüs, est diplômée du DU Santé mentale, psychologie existentielle et phénoménologie proposé par l’Ecole de Santé de l’ICP. Elle nous parle de son parcours.

Clara Borfetti ICP

Quand une quête de sens mène à un tournant professionnel

Après des études en économétrie et histoire de l'art, Clara travaille dans l'industrie pharmaceutique à Paris. Mais quelque chose lui manque. « Plus la journée avançait, plus je devenais apathique. Je me rendais compte que le relationnel était un moteur pour moi », confie-t-elle. Une expérience de volontariat en Guinée Conakry lui fait découvrir le travail de terrain, l'accompagnement et le transfert de compétences.

Le déclic vient avec sa découverte du projet social d'Emmaüs : utiliser le travail comme outil pour revaloriser la personne. « Ce qui m'a tout de suite plu c’est l'idée que de petites choses comme le fait d'arriver à l'heure, de travailler en équipe, etc. puissent faire boule de neige sur d'autres aspects de la vie de la personne : la santé, le logement ou les liens familiaux. Se découvrant capable de petites choses dans le travail au quotidien chez Emmaüs, la personne réalise qu’elle peut l’être aussi pour d’autres aspects de sa vie », explique Clara. Elle décide alors de démissionner et de rejoindre la structure où elle accompagne aujourd'hui une équipe de 16 personnes en grande précarité.
 

Se former pour renforcer sa pratique de terrain

Depuis six ans, Clara travaille donc dans le secteur de l’accompagnement social, où elle accompagne par le travail 26 heures par semaine les mêmes personnes, parfois depuis quatre ou cinq ans. Cette proximité confronte Clara à des questions de santé mentale de plus en plus présentes. « Je me retrouvais un peu démunie. Pour la plupart, ce sont des personnes qui n'ont plus de carte vitale, plus de contact avec le système de santé, et beaucoup de réticences sur la question de la santé mentale. »

Les formations courtes proposées dans le secteur social ne suffisent plus. « C'était toujours l'introduction de l'introduction, sans capitalisation possible. J'avais soif d'approfondir, de me questionner sur ma posture d'accompagnement. » Clara cherche une formation associant psychopathologie et philosophie. « Ces questions ne touchaient pas seulement des aspects techniques ou diagnostiques, elles m'interrogeaient profondément sur l'être au monde, l'être relationnel, sur des questions existentielles. »


La phénoménologie comme respiration professionnelle

Sur recommandation d'une amie ayant suivi le DU Résilience et situation de soin complexe de l’Ecole de Santé, Clara découvre le DU Santé mentale à l'ICP. Le format – deux jours par mois sur deux ans – lui permet de suivre la formation sur ses vacances et à ses frais, sa structure ne pouvant pas la prendre en charge.

« Le programme détaillait les différentes pathologies que je rencontrais au quotidien, tout en proposant un étayage philosophique complet, centré sur la phénoménologie. Ce n'était pas simplement prendre quelques références philosophiques, mais vraiment rentrer dans tout un corpus. » Malgré l'appréhension de ne pas avoir de formation clinique, Clara se sent immédiatement concernée : « Les cas pratiques portaient sur l'inouï de la rencontre, l'être relationnel, l'être au monde. C'est quelque chose que je vivais aussi. »
 

Une transformation en profondeur

Plus qu'une simple acquisition de connaissances, le DU a transformé la posture professionnelle de Clara. « L'habitude naturelle de chercher des explications, d'essayer de comprendre, de se trouver démunie... je trouvais ça lourd. L'approche phénoménologique a complété cette dimension : elle se concentre sur l'expérience de la rencontre, sur ce qui apparaît de l'autre, sur son expérience vécue. Il y a quelque chose de moins lourd maintenant de moins confrontant maintenant, de plus naturel. »
La formation l'a amenée à réinterroger des notions fondamentales : « Qu'est-ce que la santé, qu'est-ce que la maladie ? Ne plus voir seulement la maladie comme un fait biologico-médical, mais aussi comme un événement biographique et social. » Et de questionner sa propre place : « Est-ce que l'accompagnant est la cause d'un mieux-être, ou en est-il seulement l'occasion ? »

Cette perspective nouvelle donne du sens à des pratiques déjà existantes : « L'accompagnement se fait rarement assis face à face autour d'un bureau, les yeux dans les yeux. On est souvent côte à côte, les mains et les yeux occupés par le travail manuel, et ce côte à côte a pris une autre dimension : celle d'être une occasion d'un mieux-être dans la trajectoire existentielle de la personne. »
La richesse du DU tient aussi à sa diversité : professionnels de tous horizons, références puisant dans le théâtre, la musique, la littérature, la peinture. Clara cite par exemple le tableau de Bruegel l'Ancien, La Chute d'Icare : « Au premier plan, un laboureur. Au fond, le paysage. Puis notre œil arrive dans un tout petit coin, Icare se noie. J'avais l'impression au quotidien de passer à côté de l'essentiel, de m’arrêter au premier plan, là où mon attention était immédiatement attirée. Cette formation m'a permis de rentrer dans le titre du tableau, dans le titre de la personne, dans son être-là. »

« Ces deux jours par mois étaient une respiration », raconte-t-elle. « Dans mon travail, nous sommes souvent dans l'urgence avec l'impératif de nous positionner rapidement. Là, je pouvais prendre du recul, analyser, réfléchir, filer une pensée. Des facultés que je n'exerce pas au quotidien et que j'étais contente de retrouver. »

Ce DU a été pour Clara « une respiration, une prise de hauteur sur sa pratique », lui donnant « des pistes concrètes et éthiques pour maintenir une qualité de l’accompagnement malgré les difficultés systémiques » et lui permettant d’avoir plus de réflexion.
« Cette formation donne des perspectives philosophiques solides pour penser ce que l'on vit sur le terrain, pour compléter notre approche de l'autre en tant que sujet par son caractère relationnel. Je ne peux que recommander ce DU», en conclut Clara.
 
Publié le 7 janvier 2026 Mis à jour le 7 janvier 2026

A lire aussi