Portrait

Dans les coulisses du transport d'œuvres d'art : le quotidien d'Eva, alumna de la licence Histoire de l’art de l'ICP

Transférer un Matisse d'un million d'euros entre Paris et Los Angeles, respecter les réglementations douanières, anticiper les variations de pression en soute : tel est le métier d'Eva, alumna de la licence Histoire de l'art de l'ICP. Découvrez le parcours qui l'a menée vers cette vocation encore méconnue du paysage muséal.

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Quelles ont été les étapes décisives de votre parcours ?

Après avoir obtenu la licence Histoire de l'art et archéologie à l'ICP, je suis partie en Suisse pour suivre le master en études muséales de l'Université de Neuchâtel. J'ai eu l'opportunité de partir à Québec pour un cours d'été, puis à Cambridge pour une conférence. En deuxième année, j'ai reçu une bourse de recherche pour passer trois mois à New York afin d'y finaliser mon mémoire. Une fois diplômée, j'ai travaillé à Lausanne pendant deux ans dans le secteur des ventes aux enchères.
  
Ces années à l'étranger m'ont profondément marquée. Cette dimension internationale et cette ouverture constante sur le monde m'ont donné le goût du voyage. L'envie d'échanger au quotidien avec des profils et des parcours extrêmement variés a été une révélation : j'ai réalisé que j'aimais être à la croisée des mondes, une position qui, avec le recul, se rapproche grandement de celle d'une cheffe de projet chez un transporteur d'œuvres d'art.
  
C'est avec cette conviction que je suis rentrée m'installer à Paris. J'aimais piloter des projets culturels et accompagner les différents acteurs du milieu. Je cherchais un métier qui m'ouvre un maximum de portes à l'international et me permette d'utiliser l'anglais au quotidien. C'est cette recherche qui allait me mener, presque par hasard, vers le transport d'œuvres d'art.

À quel moment avez-vous compris que c'était cette facette du monde de l'art qui vous correspondait ?

En 2020, j'ai commencé à travailler chez Art Transit International, transporteur d'œuvres d'art en région parisienne. Alors que je n'avais aucune connaissance en logistique, le directeur de l’entreprise m'a laissé ma chance et je l’en remercie chaque jour depuis !
  
Grâce à ma connaissance approfondie des objets et des différents acteurs du domaine de l'art, j'ai obtenu le poste de coordinatrice logistique, qui m'a permis de mettre un pied dans ce secteur. J'ai dû très rapidement apprendre toutes les réglementations douanières, ce qui a été un vrai défi !
   
Depuis ce jour, je suis tombée amoureuse de ce métier. Il faut bien l'avouer : quand un inconnu me demande ce que je fais dans la vie, c'est toujours exaltant de pouvoir répondre : « Je transporte des œuvres d'art ».
  
C'est avec cette même passion que je travaille depuis 2023 à Genève pour l'entreprise Natural Le Coultre, spécialisée dans le transport et le stockage d'œuvres d'art.

En quoi consiste concrètement le métier de cheffe de projet dans le transport d'œuvres d'art ?

En tant que cheffe de projet spécialisée dans le transport d'œuvres d'art, ma mission est de répondre à toutes les problématiques liées à la logistique et au transfert des œuvres d'art.
  

Je pilote et coordonne l'ensemble des acteurs de la chaîne logistique, qu'il s'agisse des emballeurs, des déclarants en douane, des agents de fret, des compagnies aériennes ou de nos correspondants à destination. À cela s'ajoutent la gestion des besoins en stockage sécurisé ainsi que le suivi de l'ensemble des services complémentaires proposés en interne.
  
La diversité des œuvres et la pluralité des intervenants font qu'aucune journée ne se ressemble. Au cours d'une même journée, je peux tout à fait orchestrer des projets pour une grande maison de ventes, une galerie d'art, un musée, un collectionneur privé ou même une maison de luxe.
  
Ce poste s'exerce spécifiquement chez un transporteur, mais il ouvre des portes bien plus larges. Beaucoup de mes anciens collègues ont ainsi évolué vers des postes de registrar en galerie, de régisseur d'expositions en musée, ou encore de gestionnaire de collections au sein de fondations ou de collections privées.

C'est un métier encore méconnu du grand public, et pourtant indispensable : qu'est-ce qui fait du transport d'œuvres d'art un pilier silencieux du monde de l'art ?

En tant que transporteur d'œuvres d'art, nous intervenons sur l'ensemble des projets qui rythment le monde de l'art : ouvertures de musées, expositions temporaires, foires internationales, accrochages en galeries ou en maisons de ventes, jusqu'à la livraison finale chez les nouveaux acquéreurs.
  
Notre rôle est d'assurer la sécurité de ces mouvements, qu'il s'agisse du convoiement entre musées pour des expositions ou des flux entre galeries, foires et collectionneurs.
  
Prendre en charge un pastel de Matisse d'une valeur d'un million d'euros entre Paris et Los Angeles soulève immédiatement de nombreuses questions. Si l'expéditeur est un particulier et le destinataire une galerie, quelles sont les réglementations douanières spécifiques à appliquer ? Quel type d'emballage concevoir pour maintenir l'intégrité de l'œuvre tout au long du transport, notamment face aux variations de pression et de température du fret aérien ? Et si l'œuvre ne trouve pas preneur aux États-Unis, comment orchestrer son retour ?
  
Notre intervention se situe précisément à ce moment charnière : le risque de détérioration d'une œuvre est maximal lorsqu'elle entre en mouvement. C'est là que notre expertise technique devient essentielle.

Que vous ont apporté vos études à l’ICP dans votre parcours professionnel ?

Mes trois années passées à l'ICP m'ont laissé de nombreux souvenirs, mais c'est avant tout la qualité des enseignements généraux en histoire de l'art qui continue de me servir dans mon quotidien professionnel : les clients apprécient que je puisse aussi bien parler de l'œuvre de Joan Mitchell que de sculpture Baoulé.
  
Je garde également un très bon souvenir du cours magistral d'art moderne de 3e année sur la présence de la main dans la peinture des XVIe et XVIIe siècles, et la trace physique que l'artiste laisse dans la matière. Mon enseignant, Jérôme Delaplanche, avait conclu un de ses cours par une remarque pleine de philosophie : « Mais vous rendez-vous compte de la chance que vous avez ? Votre métier est de travailler avec la beauté. »
  
Grâce à l'ICP, j'ai par ailleurs eu l'opportunité de réaliser deux stages auprès de Caroline Bruyant-Martin, cheffe de travaux d’art pour la présentation des collections des estampes à la BnF. Ce sont ces expériences fondatrices qui m'ont donné le goût des métiers techniques.

Avec le recul, qu'auriez-vous aimé savoir avant de choisir cette voie, et quel conseil donneriez-vous à un étudiant en licence ?

Je ne sais pas si j'aurais aimé découvrir ce métier plus tôt dans mon parcours. Aujourd'hui, nourrie par la richesse de toutes les expériences qui l'ont précédé, j'ai la chance de l'exercer. Bien entendu, je la recommande vivement aux étudiants qui cherchent une voie dynamique et internationale.
   
Si je devais donner un conseil plus général, ce serait d'être le plus curieux possible, mais surtout d'être honnête avec soi-même. Sur le papier, les carrières de commissaire-priseur ou de conservateur de musée font rêver tout le monde, mais qu'est-ce qui vous anime vraiment ? Est-ce ce métier-là qui va vous donner envie de vous lever le matin ?
  
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Publié le 8 juillet 2026 Mis à jour le 9 juillet 2026

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