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[L'ICP décrypte] De Niépce à nos smartphones : ce que le bicentenaire de la photographie nous apprend

Il y a 200 ans, Niépce fixait la première image par la lumière. Cette invention a-t-elle menacé la peinture ? À l’heure des smartphones et de l’IA, croyons-nous encore à l’objectivité des images ? Pierre-Emmanuel Perrier de La Bâthie, maître de conférences en histoire de l’art contemporain, nous répond.

200 ans de la photographie ICP Unsplash

Pourquoi célébrer les 200 ans de la photographie en 2026 ?

On fête en réalité la création en 1827 par Nicéphore Niépce de la première héliographie sur plaque d'étain, et qui est aujourd'hui conservée au Harry Ransom Center, à Austin, au Texas. C'est la plus ancienne trace conservée d'un procédé qui capte la lumière extérieure sur une surface sensible. On commémore donc la première impression d'une image par la lumière, un jalon fondateur de l'histoire de la photographie.

Au départ, la démarche est en réalité commerciale. Niépce est un inventeur qui cherche à gagner de l'argent en mettant au point une machine capable de reproduire les images plus vite et à moindre coût que les graveurs, grâce au bitume de Judée, qui durcit sous la lumière. 

Louis Daguerre, alors décorateur de théâtre à succès grâce au diorama, développe ensuite cette technique avec Niépce. En 1839, il la présente à l'Académie des sciences, où il est reçu par François Arago. L'État lui accorde une rente viagère en échange, et la technique est diffusée dans le monde entier, sans qu'aucun brevet ne soit déposé. Dix ans après son invention, il y a des ateliers de photographes un peu partout dans le monde.

La photographie a-t-elle concurrencé la peinture ?

Au départ, la photographie est vraiment perçue comme une technique, et non comme un art car on ne voit pas la main de l'artiste et pas de capacité d'interprétation. On pose son appareil, on appuie sur un bouton et l'image se fait. Elle ne concurrence donc pas vraiment la peinture, mais plutôt la gravure et les portraitistes les plus simples. Sous la monarchie de Juillet puis le Second Empire, le nombre de portraitistes baisse progressivement au profit des studios de photographes. 
On voit toutefois que les peintres sont influencés par la photographie, notamment dans le cadrage du tableau de Manet La Musique aux Tuileries : des personnages sont coupés sur le côté, ce qui trahit l'influence de la photographie qui est une trace d'un cadre très précis. La photographie permet aussi aux peintres de faire des images de nu, ce qui leur coûte moins cher que de faire poser un modèle.

La photographie a d'abord essayé de copier la peinture : c'est ce qu'on appelle le pictorialisme. Mais plus on avance dans l'histoire, plus on voit que la photographie a développé ses qualités propres et son propre point de vue sur le monde. Dans les années 1920-1930, la photographie s'impose comme un art à part entière grâce aux avant-gardes. Les dadaïstes inventent le photomontage, et Man Ray en fait un terrain d'expérimentation avec ses « rayogrammes ». Avec le surréalisme, elle redevient un terrain d'expérimentation.

On ne peut donc pas parler de concurrence pour la peinture, mais d'influence : c'est un nouveau paradigme visuel que la critique d'art analyse encore aujourd'hui. On peut même penser que la photographie a permis aux peintres de se détacher de la mission de représenter le réel, et d'aller encore plus loin dans la recherche artistique pour se diriger vers l'abstraction.

Avec le Smartphones et l'intelligence artificielle, quel est notre rapport aux images aujourd'hui ?

On a toujours pensé que la photographie était objective, parce qu'elle était fabriquée en quelque sorte par la nature, par le soleil. Or aujourd'hui, avec le smartphone et les outils numériques, on peut faire des images et les transformer très facilement. Pourtant, on ne se méfie pas encore assez des images alors qu'elles prennent une place grandissante dans nos apprentissages.

Au XVe siècle, l'invention de l'imprimerie permet de diffuser beaucoup plus de textes. En même temps, le niveau d'éducation augmente, on apprend de plus en plus à lire : le savoir se diffuse donc par le texte. Aujourd'hui, le savoir se diffuse beaucoup plus par les images, même si elles ont toujours besoin du texte pour exister. Il faut donc beaucoup plus éduquer nos enfants et leur donner des clés de lecture pour analyser les images.

Il y a une démocratisation, une démultiplication, une surenchère des images propre à l'art actuel. Avant, on allait voir la chapelle Sixtine une fois dans sa vie, et il fallait en profiter, car on savait qu'on ne la reverrait pas. Aujourd'hui, on peut la voir reproduite partout et la revoir à l'infini : ce n'est plus du tout le même rapport à l'image et à l'œuvre. On le voit d'ailleurs chez nos étudiants en histoire de l'art : certains se contentent de regarder des reproductions et ne vont plus systématiquement dans les musées voir les œuvres en vrai.

Dans les cours de licence et master d'histoire de l'art à l'ICP, quelle place est donnée à la photographie ?

Dans notre formation en histoire de l'art à l'ICP, la licence comme le master traitent la photographie comme un médium parmi d'autres, au même titre que la peinture, la sculpture ou l'architecture. Nos enseignants-chercheurs n'ont pas conçu de cours isolé consacré uniquement à l'image photographique : elle est intégrée à l'ensemble des modules, au fil de chaque unité d'enseignement, qu'il s'agisse d'histoire de l'art moderne ou contemporain. Nous enseignons son histoire, ses expérimentations techniques, la manière dont elle a accompagné les grandes ruptures artistiques depuis deux siècles. 

Quelles expositions du Bicentenaire de la photographie nous conseillez-vous d'aller voir ?

Je conseillerais d'abord d'aller voir l'exposition de Stan Douglas au Jeu de Paume : cet artiste canadien recrée avec précision des scènes historiques disparues ou effacées des archives officielles, ce qui interroge la manière dont on construit l'histoire par l'image, un thème que nous retrouvons justement dans notre formation. Les Rencontres d'Arles restent aussi un rendez-vous essentiel, puisqu'elles accueilleront en 2027 la clôture du Bicentenaire.

À l'ICP, la 16e édition de notre cycle de conférences Les Jours de l'art explore comment la photographie a transformé notre regard sur le monde, les œuvres et le patrimoine, à la croisée de l'art, de l'archéologie et des sciences. Nous organisons également un colloque qui a reçu le label du bicentenaire de la photographie, consacré à la façon dont elle a renouvelé l'approche des sciences sociales. Enfin, nos étudiants, avec la bibliothèque de Fels, monteront en janvier des expositions autour des photographies de son fonds : une manière concrète de prolonger la formation au-delà des salles de cours.

Publié le 15 octobre 2026 – Mis à jour le 16 octobre 2026

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