Un article en particulier a retenu notre attention : « Pierre Poivre et l’expansion française dans l’Indo-Pacifique », publié en 1967 dans le Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient. À notre connaissance, il s’agit de la première fois que la terminologie « Indo-Pacifique » est mobilisée dans sa dimension proprement géopolitique pour qualifier l’entreprise française dans la région. Ly-Tio-Fane, le temps d’un article, se serait-elle donc muée en géopoliticienne ?
Histoire d’une dénomination géographique
Le terme « Indo-Pacifique » n’a certes pas été inventé par l’universitaire mauricienne. Il fait une incursion précoce dans les sciences sociales dès le XIXᵉ siècle sous la plume du naturaliste britannique James Logan (1819-1869), avant d’être repris par le géopoliticien allemand Karl Haushofer (1869-1946) dans l’entre-deux-guerres.
En France, d’autres cadres analytiques prévalent : Extrême-Orient, Asie-Pacifique, bassin Pacifique. Il faudra attendre l’élaboration d’une stratégie Indo-Pacifique par Emmanuel Macron, en mai 2018, pour que la nomenclature s’impose. Elle est désormais largement reprise par les administrations et autorités concernées ainsi que par certains universitaires.
C’est donc à une Mauricienne, Madeleine Ly-Tio-Fane, que revient le mérite d’avoir conceptualisé ce vocable dans son acception française, cinquante ans avant le président français. Sous sa plume, l’Indo-Pacifique désigne l’arc d’une expansion coloniale française des bastions de Bourbon (aujourd’hui La Réunion, NLDR) et de l’île de France (nom de l’île Maurice pendant la colonisation française de 1715 à 1810, NLDR) jusqu’aux confins polynésiens. Dans un XVIIIᵉ siècle en pleine effervescence, à l’heure où science et conquête géopolitique avançaient de concert, le parcours singulier de Pierre Poivre incarne cette période charnière de la projection européenne dans l’espace indo-pacifique.
Pierre Poivre, une géopolitique des épices à la française
Mettre fin au monopole hollandais sur les épices : tel fut le grand projet de Pierre Poivre.
Longtemps contrôlé par les marchands arabes, le commerce des épices dans l’océan Indien constitue un enjeu stratégique séculaire, exacerbé par l’arrivée des puissances européennes à partir de 1498, quand Vasco de Gama double le cap de Bonne espérance. Après la domination portugaise, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) verrouille ce commerce dès les années 1620 et s’y impose comme actrice hégémonique par la coercition et la destruction.
Au début du XVIIIᵉ siècle, le monopole batave vacille : la montée en puissance britannique et la recomposition des échanges euro-asiatiques (essor du café, du thé et du textile) redéfinissent les équilibres commerciaux. La France, chassée d’Amérique du Nord en 1763, tente de s’immiscer dans ce marché lucratif en acclimatant sur ses propres territoires les plantes qui fournissent les précieuses épices.
L’homme qui incarne cette ambition est Pierre Poivre. Initialement destiné aux ordres religieux, il part en Asie en 1741 en tant que missionnaire appartenant aux missions étrangères de Paris et découvre, au contact des archipels indonésiens, la richesse que les Hollandais tirent du monopole des épices. Botaniste autant que commerçant, il renonce au sacerdoce et rentre en France pour convaincre la Compagnie française des Indes orientales d’engager une politique d’acclimatation aux Mascareignes françaises.
Il effectue plusieurs voyages dans l’archipel indonésien, d’où il rapporte clandestinement des plants, sans parvenir à les implanter durablement à l’île Maurice (alors nommée île de France depuis que les Français en ont pris possession en 1715). Nommé en 1767 intendant des îles de France et de Bourbon, il dispose enfin des leviers institutionnels nécessaires à son grand projet.
L’île Maurice, territoire pivot des ambitions coloniales françaises en Indo-Pacifique
Point d’appui militaire et escale indispensable pour le commerce vers les comptoirs indiens (Pondichéry, Mahé, Chandernagor, Yanaon et Karikal), l’île de France a rapidement vocation à devenir le centre du dispositif français dans l’espace indo-pacifique.
Alors que l’île était administrée par la Compagnie des Indes depuis 1721, le roi Louis XV ordonne en août 1764, de rétrocéder le territoire à la Couronne. Les objectifs assignés aux administrateurs sont multiples : stimuler le commerce du royaume en créant un débouché pour les denrées métropolitaines ; développer la production locale d’épiceries alors monopolisées par les Hollandais et les Anglais ; et surtout établir un point de transit fiable sur la route de l’Asie permettant de radouber les vaisseaux, et de renouveler les provisions et les équipements, sans dépendre d’escales sous contrôle étranger.
Derrière ce « rôle écrasant » conféré au territoire, tout reste pourtant à construire : cadre administratif, urbanisation, agriculture, agrandissement du port. Les transferts étatiques alloués à la colonie étant dérisoires, celle-ci doit subvenir à ses propres besoins, notamment par le commerce des épices. Telle est précisément la mission confiée à Pierre Poivre.
Fort d’une connaissance intime des réseaux politiques locaux acquise au fil de ses voyages, Poivre identifie les zones où ni les Anglais ni les Hollandais n’exercent de contrôle effectif. Trois expéditions aux Moluques sont organisées ; bientôt, des liens avec la population de Gebe sont établis, et des plants de girofliers et des graines de muscadier sont ramenés à Maurice. Les botanistes Jean-Nicolas Céré et Joseph Hubert, disciples de Pierre Poivre, réussiront l’exploit d’acclimater ces deux espèces à Maurice et à La Réunion. Le giroflier s’acclimate avec succès à Maurice, qui devient à la fin du siècle un producteur significatif. La muscade connut des résultats plus mitigés.
Au-delà des épices, l’intendant Pierre Poivre, également commissaire général de la Marine, va chercher à transformer l’île de France en centre de gravité de l’expansion française dans l’espace indo-pacifique, bien au-delà de l’océan Indien.
Horizons Indo-Pacifiques : de l’île de France à la « nouvelle Cythère »
Madeleine Ly-Tio-Fane, archives à l’appui, retranscrit longuement les espoirs et ambitions que l’intendant nourrit depuis son « boulevard » de l’île de France.
Dans l’océan Indien d’abord : cartographie des courants et des moussons, recherche de routes plus rapides vers les comptoirs indiens, implantation des épices aux Seychelles, quête obstinée de l’île imaginaire de Juan de Lisboa.
Dans l’océan Austral ensuite : convaincu qu’un continent austral encore inconnu permettrait de contrôler à terme le commerce entre l’Asie et l’Amérique, Poivre soutient les expéditions de Kerguelen et de Marion-Dufresne.
Enfin, le commissaire général de Marine prospecte aussi le Pacifique : à l’heure où Bougainville vient de conclure son premier tour du monde et a découvert « la nouvelle Cythère » (Tahiti), il plaide pour que l’île Maurice devienne « un tremplin de l’essor français vers le Pacifique », et que les nouvelles expéditions appareillent de Port-Louis plutôt que de métropole. La colonie de l’île de France a également vocation à devenir le « fil d’Ariane » de tout projet d’expansion française dans la zone Indo-Pacifique.
Cette dynamique expansionniste en Indo-Pacifique ne se limite pas à la seule initiative de Poivre. Elle s’inscrit dans un contexte d’émulation collective qui anime toute une génération d’explorateurs, d’hommes de science et de navigateurs français qui ont croisé Pierre Poivre à l’île de France, foyer intellectuel autant que logistique : Bouvet de Lozier, Surville, Bougainville, Marion-Dufresne, Commerson, Jeanne Baret, Le Gentil, Véron, le Chevalier Grenier et bien d’autres…
Sans oublier le tristement célèbre Ahutoru, premier Tahitien embarqué en France hexagonale par Bougainville, dont la présence à Paris nourrit les réflexions des philosophes, notamment Diderot dans le Supplément au voyage de Bougainville. Le Polynésien croisera également le chemin de Pierre Poivre à Maurice, mais meurt malheureusement à Madagascar en 1772 et ne reverra jamais son île.
Si ces voyages constituent des avancées notables d’un point de vue scientifique, ils révèlent aussi la tension entre une ambition géopolitique et les contraintes matérielles d’une colonie fragile, encore en quête de ses fondements économiques. Ces expéditions coûteuses sont menées alors que l’île manque de tout. Poivre et ses visées expansionnistes seront ainsi vivement critiqués, notamment par son successeur Jacques Maillart-Dumesle.
Entre idéal scientifique et ambitions coloniales
Démesurée ou pas, la vision indo-pacifique de Pierre Poivre et le rôle central qu’il confère à l’île de France esquisse les contours d’un continuum stratégique français reliant l’océan Indien à l’Asie du Sud-Est et, au-delà, au Pacifique océanien.
Paradoxalement, la réussite du projet d’implantation des épices clôt ce premier élan expansionniste français dans la région qui sera sans lendemain. Les guerres de l’Empire vont mobiliser ailleurs les énergies et les flottes, reléguant ces ambitions indo-pacifiques à un horizon différé, qui ne sera pleinement réactivé qu’au XIXᵉ siècle. Symbole s’il en est, l’île Maurice passe sous souveraineté britannique en 1814.
À travers l’étude de l’odyssée de Pierre Poivre et de sa quête de la maîtrise du commerce des épices, Madeleine Ly-Tio-Fane retranscrit parfaitement la dichotomie de cette première entreprise française : entre idéal scientifique porté par des personnages aux destins extraordinaires, enfants de la philosophie des Lumières, et zones d’ombre d’un projet avant tout colonial, mercantiliste et expansionniste. Une ambition illusoire et inachevée, mais dont les traces structurent encore la géographie politique française contemporaine.![]()
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.