En ce début d'été, la France a subi non pas une, mais trois vagues de chaleur successives. Ce que beaucoup considéraient encore comme un simple inconfort estival est désormais vécu comme un véritable choc, y compris par les plus sceptiques.
La surmortalité enregistrée durant la seule semaine du 22 au 28 juin, avec un nombre de décès à domicile anormalement élevé, rend soudainement visibles ceux qui ne le sont jamais le reste de l'année : personnes âgées isolées, personnes en situation de précarité, sans-abri, tous trop longtemps ignorés.
Mais au-delà des chiffres, une question plus profonde émerge : celle de la vulnérabilité commune. La canicule rappelle la fragilité du corps, la réalité de la condition humaine et, plus largement, les limites auxquelles les sociétés sont désormais confrontées.
Alors, que faire ?
L'Institut Catholique de Paris s'interroge sur ce que ces épisodes climatiques révèlent du rapport à la fragilité, à la solidarité et à l'avenir de l'humanité.
Deux des enseignants-chercheurs, membres de l'Unité de recherche "religion, culture & et sociétés" apportent leur éclairage à la lumière de leur discipline.
Jean-Louis Souletie, Doyen honoraire de la Faculté de Théologie, alerte :
Le dérèglement climatique ne s'ajoute pas à la pauvreté : il l'aggrave.
La responsabilité envers les plus vulnérables ne relève pas du choix. Elle est constitutive de la condition humaine, et, pour les croyants, devant Dieu. Emmanuel Falque, Doyen honoraire de la Faculté de Philosophie, pousse quant à lui vers une autre exigence, tournée cette fois vers l'avenir :
Il serait trop facile de réduire la canicule à de l’impensable, présentement, si nous ne cherchons pas aussi à en penser les causes et l’évolution pour demain.
Là où d'autres alertent,
la théologie et la philosophie invitent à penser. Une
nécessité pour améliorer
la condition humaine mais également la préserver.
C'est à cet exercice exigeant que ces deux chercheurs de l'ICP se sont prêtés dans les deux textes qui suivent.
Regard théologique : Jean-Louis Souletie
La canicule, mémoire brûlante des vaincus de l'histoire
Une nouvelle fois, l'Europe suffoque. Et une nouvelle fois, elle découvre, ou feint de découvrir, ceux qu'elle avait cessé de regarder : la personne âgée seule dans son appartement sous les toits, l'homme qui dort dehors depuis des années, le travailleur précaire qui n'a pas le choix de s'arrêter. La canicule ne crée pas leur vulnérabilité. Elle la révèle, brutalement, le temps d'un bulletin météo.
Mais cette révélation, aussi nécessaire soit-elle, risque de rester à moitié aveugle si elle s'arrête à nos frontières. Car ce que l'Europe éprouve par intermittence, la chaleur qui tue, les récoltes qui grillent, l'eau qui manque, des millions d'êtres humains le vivent déjà en continu, ailleurs, sans alerte orange, sans plan canicule, sans clim de secours. Au Sahel, en Asie du Sud, dans les bidonvilles surchauffés des mégapoles du Sud,
le dérèglement climatique ne s'ajoute pas à la pauvreté : il l'aggrave, il la referme sur elle-même comme un étau. Ces populations sont, d'une certaine manière,
notre avenir habité , celui vers lequel nous nous dirigeons si rien ne change, mais qu'elles connaissent déjà, elles, depuis longtemps.
La compétence des vaincus
C'est ici qu'une
pensée théologique peut nous être d'un secours inattendu : celle du théologien allemand
Johann Baptist Metz. Marqué par la catastrophe du XX
e siècle, Metz a refusé une théologie qui regarderait l'histoire depuis le seul point de vue des
vainqueurs, des puissants, de ceux dont le récit s'écrit et se transmet. Il a défendu au contraire ce qu'il appelait la
« compétence des vaincus » : la conviction que
ceux qui ont souffert, qui ont été écrasés par l'histoire, détiennent une connaissance de la réalité que les triomphateurs n'ont pas. Leur mémoire , il parle de
memoria passionis, mémoire de la souffrance, n'est pas un résidu du passé à dépasser, mais une exigence adressée au présent.
Transposée à notre situation, cette intuition change le regard. Les habitants des zones les plus exposées au réchauffement ne sont pas de simples « victimes » à plaindre depuis nos écrans climatisés. Ils possèdent, par leur expérience même,
une compétence : celle de savoir, avant nous, ce que signifie vivre sous la menace constante d'un
climat hostile, avec des moyens dérisoires pour s'en protéger.
Les ignorer, ou pire,
les instrumentaliser comme préfiguration abstraite de notre futur, serait une nouvelle façon de les vaincre , cette fois par le silence.
Une solidarité qui engage devant Dieu
Pour
Metz, cette
mémoire des souffrants n'est pas seulement un devoir moral horizontal, entre humains : elle s'enracine dans une théologie de
l'histoire où Dieu lui-même se tient du côté de ceux qu'on oublie. La tradition biblique ne dit pas autre chose. Le cri des
Hébreux réduits en esclavage « monte vers Dieu » et devient le point de départ de
l'Exode (Ex 3, 7-9).
Job, dépouillé de tout, devient le lieu même où se rejoue la question du sens et de la présence divine. Les prophètes ne cessent de rappeler qu'une
alliance qui oublierait le
pauvre,
l'étranger,
la veuve et
l'orphelin, se déchire elle-même.
La canicule européenne, dans cette perspective, n'est pas seulement un phénomène météorologique : elle peut devenir
un signe des temps, une invitation à reconnaître que notre
vulnérabilité soudaine nous rapproche, sans nous confondre, de ceux qui vivent cette fragilité de façon
permanente. L'humain n'est pas maître absolu de la nature ni de son destin ; il est une
créature dépendante, appelée à
l'humilité devant ce qui la dépasse, et à la
responsabilité envers un monde qui lui est
confié plutôt que possédé.
Le Pape François, dans
l'encyclique Laudato Si' a souligné combien
l'interaction entre l'homme et la nature, exige une responsabilité accrue de l'
espèce humaine vis-à-vis du
monde qui lui est confié.
Ne pas se contenter d'un futur symbolique
Le risque, aujourd'hui, serait de faire de ces populations lointaines
un simple miroir anticipé de nos propres angoisses climatiques, une manière encore de parler de nous-mêmes. La théologie de Metz interdit ce raccourci. Elle exige que l'on reconnaisse aux vaincus de l'histoire, y compris ceux du dérèglement climatique,
une parole propre, une antériorité, une dignité qui ne se réduit pas à préfigurer notre sort.
La solidarité véritable ne consiste pas à s'apitoyer sur un futur qui nous attendrait, mais à
répondre, ici et maintenant,
à un présent que d'autres subissent déjà , devant Dieu, disent les croyants, qui n'oublie aucun cri.
Regard philosophique : Emmanuel Falque
La canicule : une expérience de l’impensable
Certaines expériences nous dépassent, non parce qu’elles nous débordent, mais parce qu’elles nous brisent. Ainsi en va-t-il du
« hors phénomène » dans les expériences de la maladie, de la séparation, de la mort d’un enfant, d’une
catastrophe naturelle ou d’une pandémie. Sans cause ni faute ni péché, elle nous
« tombent dessus », sans que l’on sache pourquoi, et surtout pourquoi moi et non pas un autre. Après tout, il y a de l’injustice, ou plutôt une juste rébellion, à ne pas comprendre la raison pour laquelle je suis l’objet de toutes foudres, à moins d’appartenir à la famille d’Œdipe et des Labacides, et de préférer vivre les yeux fermés plutôt que de les ouvrir sur un avenir tout autant désespéré que désespérant.
Anti-phénomène
En ira-t-il alors de même du climat, et de cette « canicule » qui elle aussi nous « tombe dessus » sans que l’on sache ni comment ni pourquoi ? Avant d’en chercher les causes (étiologie), on s’efforcera de savoir
comment la vivre (phénoménologie). Et la modalité ne consistera pas seulement ici à se protéger, à l’aide de ventilateurs et de climatiseurs qui n’ont d’autres raisons que de la colmater, mais à s’y
acclimater, ou plutôt à oser
changer et se laisser transformer. Car ici l’adaptation n’y suffira pas ou plus.
Il n’est pas sûr que l’espèce humaine puisse encore survivre à de tels « pics de chaleurs », au moins à en écouter les spécialistes de la météorologie et des pronostics scientifiques pour demain dans un avenir pas si lointain. Comme le soulignait avec raison le philosophe
Günther Anders à propos d’Hiroshima,
nous sommes passés du « genre des mortels » au « genre mortel ». Ce n’est plus seulement
l’angoisse de notre mort personnelle qui aujourd’hui peut et doit nous affecter (genre des mortels), mais aussi une possible
disparition de l’espèce elle-même si nos comportements ne venaient pas à changer (genre mortel).
Il y a ainsi et certes le
« Hors phénomène », ce qui ce produit
sans cause ni faute ni péché. Je peux ainsi dire et croire que je n’y suis pour rien dans cette canicule que je subis sans pouvoir n’en dire mot. Mais le
« Hors phénomène » se meut en ce cas en
« Anti-phénomène » si j’accepte de m’y voir engagé. Car probablement
y suis-je aussi pour moi-même pour quelque chose dans cette canicule qui m’abat au point parfois de ma paralyser.
Certes, il a suffi d’appuyer deux fois sur le bouton de la bombe atomique pour anéantir deux métropoles et faire voir les dangers d’un certain usage de la technique : Hiroshima (6 août 1945) et Nagasaki (9 août 1945). Mais peut-être est-ce maintenant
chaque jour,
en faisant mine de ne pas le savoir et de ne pas y croire, que nous avons la main sur le déclencheur, et que nous actionnons le coup, dans un silence d’autant plus assourdissant que la destruction se produit lentement.
Ce que je croyais sans cause ni faute ni péché
au niveau individuel (hors phénomène) se révèle au contraire avec
cause, faute et péché au niveau collectif (anti-phénomène). Et si chacun ne prend pas
sa part au destin de l’humanité, nous serons aussi tenus pour
responsables de cette chaleur planétaire qui ne cesse d’augmenter.
Une éthique pour le futur
On se tournera alors vers
Hans Jonas, après
Günther Anders, si tant est qu’il vaut mieux prévenir que guérir.
« Agis de façon à ce que les effets de ton action soient compatibles avec la Permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre », énonce Le principe de responsabilité (1979).
Nous sommes là devant la plus grande actualité. La canicule d’aujourd’hui
n’est pas « mienne » seulement, quand bien même j’en souffrirais d’abord personnellement jusque dans mon corps.
Elle est devenu « nôtre » : non pas en cela uniquement que nous en serions tous la cause par le réchauffement climatique que nous produisons aussi (transports, alimentation, déchets, énergies fossiles, etc.), mais par là que dans ce « nous » se tient aussi
tous ceux qui ne sont pas encore nés, et à qui nous devons préparer un futur sinon enviable,
au moins vivable. L’avenir attend aussi pour nos suivants que la vie vaille encore la peine d’être vécue, dans un monde où il fait encore bon d’enfanter.
Certes, on ne confondra pas la « catastrophe » et le « catastrophisme ». Souvenons-nous de ce juste avertissement du
pape Jean XXIII à l’ouverture du Concile Vatican II (le 11 octobre 1962), accusant ces
« prophètes de malheur » qui ne voient
« dans la situation actuelle de la société que ruines et calamités », et
« qui annoncent toujours des catastrophes, comme si le monde était près de sa fin ». La lucidité de la catastrophe n’est pas l’emballée du « catastrophisme », voire du « déclinisme », qui ne fait que se lamenter du passé sans plus aucune confiance dans le futur. C’est précisément, et à l’inverse, parce que nous pouvons chacun
individuellement et
tous collectivement changer qu’il nous faut maintenant nous mobiliser. Garder
une confiance dans l’avenir, pour la
sauvegarde de la création et dans le bienfait de la procréation, est
un objet de foi, humaine d’abord, et divine ensuite.
Savoir et éprouver
Il ne suffira plus alors de savoir
les raisons d’un tel réchauffement climatique, et donc de la canicule. Nous les connaissons parce qu’elles sont sans cesse énoncées, et ce serait se mentir à soi-même que de faire croire que nous les ignorons pour justifier une totale insouciance dans notre manière de nous comporter. L’impératif pour les générations futures (Jonas) doit selon être relayé aujourd’hui par un
« impératif pathique » qui mesure toute
la distance entre savoir et éprouver.
Comme le souligne
Maurice Merleau-Ponty dans
la Phénoménologie de la perception (1945), il y un monde entre les
« situations vécues » et les
« situations apprésentées » :
« le deuil d’autrui et sa colère n’ont jamais exactement le même sens pour lui et pour moi. Pour lui, ce sont des situations vécues, pour moi ce sont des situations apprésentées […]. Paul souffre parce qu’il a perdu sa femme ou il est en colère parce qu’on lui a volé sa montre ; je souffre parce que Paul a de la peine, je suis colère parce qu’il est en colère. Les situations ne sont pas superposables » (p. 414).
La distinction ici est essentielle. Car si je souffre certes de la canicule parce qu’elle m’atteint dans le
présent, il est peu sûr que je souffre aussi, voire autant, du réchauffement climatique pour les
générations futures, qu’il s’agisse de mes enfants, de mes petits-enfants, et de toute une descendance peut-être encore à naître. Il serait trop facile de réduire la canicule à de l’impensable,
présentement, si nous ne cherchons pas aussi à en penser les causes et l’évolution pour
demain. Ou alors, c’est faire le choix de demeurer dans son pré carré, comme si nous étions seul, et les seuls, sur cette terre pourtant à partager.
« Pour ce qui est du jour et de l’heure (de la fin des temps), personne ne le sait, ni les anges des cieux, ni le Fils, mais le Père seul » (Mt 24, 36). La formule de l’
évangile de Marc est suffisamment puissante pour être soulignée. Il y aurait un secret que le Père seul détient, non partagé aux anges, et pas même au Fils. C’est donc que le « temps de la fin » d’ici la « fin des temps » préoccupe aussi grandement l’apocalypse chrétienne. Gageons que l’apocalypse climatique n’en accélèrera pas trop le pas, pour laisser à Dieu seul l’initiative de ce qu’il en sera.