Le mardi 10 février 2026, la
Faculté de Théologie de l’ICP recevait
Geoffroy Roux de Bézieux, ancien président du Medef, pour une soirée-débat consacrée à l’engagement chrétien dans une économie mondialisée. À ses côtés, le théologien
Jean-Louis Souletie, doyen honoraire de la Faculté de Théologie, apportait un contrepoint théologique à cette réflexion.
Organisée dans le cadre du cycle Contrepoints, cette rencontre avait pour ambition de confronter deux regards, celui d’un acteur majeur de la vie économique et celui d’un théologien afin d’interroger la place des catholiques dans un monde marqué par le retour des rapports de force.
Un monde de concurrence et de “reconstitution des empires”
Dès son intervention, Jean-Louis Souletie a posé le diagnostic d’un monde caractérisé par
la résurgence de conflits de haute intensité, la fragmentation géopolitique et la financiarisation extrême de l’économie.
Face à cette situation, les institutions catholiques du pontife romain aux réseaux comme
Sant’Egidio ou
Caritas revendiquent une responsabilité spécifique : non pas la nostalgie d’un pouvoir perdu, mais une vocation éthique et spirituelle au service de la dignité humaine et du bien commun.
Le théologien a insisté sur un point central :
le réalisme chrétien n’est ni naïveté ni pacifisme désarmé. Il consiste à regarder le mal en face, à reconnaître les logiques de puissance à l’œuvre, tout en refusant d’en adopter les méthodes. Cette posture conduit à une action souvent discrète mais durable : médiations, processus de réconciliation, protection des plus vulnérables. Une “efficacité cachée”, lente mais réelle.
De la mondialisation heureuse à la démondialisation conflictuelle
Geoffroy Roux de Bézieux a proposé une lecture économique et stratégique de la situation actuelle. Revenant sur l’après-1989, il a rappelé que la mondialisation s’est initialement construite sur une matrice multilatérale et largement inspirée d’une vision occidentale, voire judéo-chrétienne, du compromis international.
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Mais le projet d’une “mondialisation heureuse” s’est progressivement fracturé. Trois modèles économiques aujourd’hui rivaux s’affrontent :
- un capitalisme d’État chinois,
- un capitalisme oligarchique technologique aux États-Unis,
- un modèle européen d’économie sociale de marché.
Selon lui, cette divergence rapide des modèles alimente une compétition de puissance sans régulation mondiale effective.
Un point d’attention majeur a été accordé au pouvoir croissant des acteurs privés technologiques, capables d’influencer voire de contraindre des États souverains, ce qui redéfinit profondément les équilibres géopolitiques.
Quel engagement chrétien dans ce contexte ?
Deux niveaux d’action ont émergé du débat.
1. Un engagement macro : défendre un modèle
Pour Geoffroy Roux de Bézieux,
les catholiques européens ne doivent ni céder à la fascination des modèles dominants, ni s’en retirer. Défendre un capitalisme plus régulé, intégrant salariés, environnement et parties prenantes, constitue déjà une forme d’engagement concret.
Être “puissant pour être juste” : la formule, évoquée durant la soirée, résume une tension centrale entre exigence morale et capacité stratégique.
2. Un engagement micro : responsabilité personnelle
Chaque chrétien, comme entrepreneur, salarié ou consommateur, agit quotidiennement dans l’économie réelle. L’engagement ne se limite pas aux grandes déclarations mais se joue dans les décisions concrètes, parfois complexes, souvent imparfaites.
Individualisme, mondialisation et crise des institutions
L’un des moments forts de l’échange a porté sur la transformation culturelle profonde des sociétés occidentales.
Jean-Louis Souletie a souligné
l’atomisation croissante des individus dans une culture libérale mondialisée, où chacun revendique avant tout sa liberté personnelle. Cette évolution complique l’émergence d’un “destin commun”.
La question devient alors décisive :
comment reconstruire du commun dans un monde d’individus hyperconnectés mais fragmentés ?
Les intervenants ont évoqué la nécessité de revisiter les grandes traditions spirituelles chrétiennes comme ressources pour former des consciences capables de discernement et de responsabilité.
Un dialogue ouvert et stimulant
Les échanges avec la salle ont prolongé la réflexion :
- Place des catholiques dans le débat politique contemporain
- Pluralisme des engagements chrétiens
- Crise de confiance dans les institutions
- Concurrence technologique et enjeux culturels
Un constat s’impose : l’économie dirige aujourd’hui une part essentielle des rapports de puissance mondiaux, mais la formation des consciences culturelle, spirituelle, éducative demeure un levier décisif.
Penser la présence chrétienne dans la mondialisation
Ce débat n’a pas prétendu offrir de solution simple. Il a mis en lumière une tension féconde :
- entre réalisme et espérance,
- entre puissance et éthique,
- entre responsabilité individuelle et bien commun.
Il a surtout montré que l’engagement chrétien dans la mondialisation ne peut se réduire ni à la dénonciation morale, ni à la simple adaptation pragmatique. Il requiert lucidité, formation et courage. Une soirée dense, à la croisée de la théologie, de l’économie et de la géopolitique.
Retrouvez le replay de la conférence.