• Citoyenneté,

Noémie Paté et Andrea Riccardi : regards croisés

Publié le 31 mai 2021 Mis à jour le 16 juin 2021

De quelles institutions de recherche et de quelles figures de témoins les universités catholiques ont-elles besoin aujourd’hui pour former les citoyens de demain, solidaires et fraternels ? Entre la jeune chercheuse Noémie Paté et l’éminent professeur italien Andrea Riccardi, la discussion a été lancée.

Noemie Paté - Andrea Riccardi

Noemie Paté - Andrea Riccardi

Quelle est selon vous la vocation de la recherche dans la vie sociale ?
Noémie Paté : Raymond Aron disait en 1960 : «La sociologie a vocation à être la conscience des sociétés assez ambitieuses ou imprudentes pour s’offrir à l’observation détachée et à la curiosité sans retenue. » Puisqu’elle peut devenir la conscience de nos sociétés, la sociologie est capable de peser sur la vie sociale : le sociologue est en effet au cœur de la société, il fait partie du jeu d’acteurs. Inscrit dans un territoire, il est donc en mesure de chercher avec les acteurs présents sur ce territoire le sens de leurs actions. Il s’agit alors de dévoiler ce qui est en jeu dans notre réalité sociale, non pas dans une forme de fatalisme sociologique, mais justement pour mieux transformer cette réalité. La recherche peut ainsi devenir un outil de critique sociale pour les individus qui s’en saisissent pour s’émanciper, un outil au service du bien commun.

Andrea Riccardi : Selon moi, il faut considérer l’inutilité de la recherche pour arriver à son utilité, à sa vocation. Dans la période très particulière que nous traversons liée à la crise sanitaire, je suis frappé par le manque de vision de demain de nos sociétés. Cette vision peut se former dans un accord entre la recherche fondamentale et l’expérience du terrain, dans la rencontre entre les disciplines. Sans recherche, toutes nos activités sociales, politiques, économiques risquent de rester fondamentalement aveugles. Notre monde a besoin d’une certaine forme d’humilité pour se remettre à la recherche des chemins du futur. Nous avons besoin de plus de recherche et de plus de chercheurs !

Comment votre recherche s’articule-t-elle avec les enjeux actuels de nos sociétés et se traduit-elle dans l’action au quotidien ?
NP : Pour ma part, j’ai travaillé ces dernières années sur une figure qui bouscule nos sociétés: celle du migrant. Les migrations sont structurantes dans nos sociétés, qu’elles ont constituées de tout temps et avec constance. Mais, présence «gênante», elles continuent d’être appréhendées aux prismes de l’inquiétude, des sentiments d’insécurité, d’invasion et, finalement, du repli comme unique solution. Au fil de ma trajectoire de jeune chercheuse, j’ai participé à plusieurs collaborations interdisciplinaires, notamment avec des chercheurs en géographie, en sciences politiques ou encore en économie; mais aussi avec des peintres, réalisateurs, comédiens, photographes, etc. ; ou encore dans le cadre d’échanges avec des acteurs associatifs, administratifs et politiques. Le décloisonnement de nos champs et disciplines, de nos questionnements et «marques de fabrique» permet de tendre vers une «production collective d’utopies réalistes», pour citer Pierre Bourdieu: lorsqu’une communauté formée par des individus de différentes disciplines mais qui obéissent aux mêmes exigences de rationalité, de réflexivité et de vigilance, met en application le savoir et la raison au service d’une société plus cohérente. Personnellement, j’ai cherché à répondre avec quelques petites pistes, en m'efforçant notamment de devenir à travers ma recherche une facilitatrice de la voix migrante, de rendre audibles, visibles, les réalités que je pouvais étudier, précisément dans cet objectif de participer à l’avancée vers plus de justice sociale.

AR : Il est intéressant de rebondir sur vos propos. Les migrations seront certainement le phénomène de notre vingt-et-unième siècle. On en parle comme d’une urgence, une vague qui serait chaque fois la dernière, alors que c’est une histoire récurrente dans notre histoire. Les connaissances et la recherche historique apportent une capacité de profondeur dans le regard de ce phénomène. Avec la mondialisation, l’immigration est devenue en Italie le symbole d’invasion, nous n’y étions pas préparés. C’est la grande différence avec la France. Les études existantes portaient davantage sur les migrations italiennes vers l’Amérique. Mais regardons cela autrement : sans les immigrés qui travaillent aujourd’hui dans les campagnes, au service des personnes âgées, dans le bâtiment ou la voirie, notre société serait bloquée ! Et n’oublions pas aussi qu’au 19è siècle, ce sont nous les Européens qui avons été les envahisseurs au temps des colonies. Noémie évoque le dialogue et l’interdisciplinarité. J’ai envie d’ajouter qu’il faut aussi penser à l’échelle européenne, pour les phénomènes migratoires comme d’autres grands enjeux contemporains. Les grandes universités comme l’ICP ont créé des réseaux, c’est une force trop souvent ignorée. Regardez le succès d’Erasmus pour les étudiants, une vraie révolution !

Comment cette articulation entre recherche et action permet-elle de former des étudiants plus « humains », c’est à dire plus solidaires, plus fraternels ?
NP : Le premier élément de réponse réside dans le décloisonnement, pour faire sortir le savoir universitaire de sa «tour d’ivoire» et créer des ponts avec les acteurs de terrain. Le second réside dans la nécessité de penser la solidarité (ou l’adelphité) comme un véritable projet de société, comme la clef de voute d’une nouvelle manière de nous situer et de vivre ensemble. Voilà deux caractéristiques de nos formations, je pense, comme la filière Solidarités et Transition durable de la FASSE, ou le Diplôme Universitaire Action sociale et Migrations. Ce nouveau DU permet par exemple aux participants de bénéficier d’une formation, d’un espace d’échange et d’analyse de leurs pratiques, à la lumière des apports de la recherche, tout en s’engageant très concrètement pour une société plus solidaire, plus cohérente.

AR : En effet Noémie, il n’y a pas de recherche dans la tour. La recherche est rencontre, elle est dans la rue, dans l’ouverture, les rencontres, l’amitié. Le bureau du chercheur n’est qu’un lieu de synthèse, finalement. J’insiste toujours sur l’ouverture des institutions académiques à la périphérie, à l’effort d’inclusion. Bâtir la fraternité, c’est le rêve du Pape François, une idée très chrétienne et évangélique. Mais pas seulement, c’est aussi humain et laïque. Dans le monde complexe où nous vivons, seule la culture peut nous sauver. Sans elle, nous tombons entre les mains de terribles simplificateurs, de manipulateurs de messages, avec les caricatures des autres, le populisme, le racisme et l’antisémitisme. Le rôle des universités, de l’ICP et de sa recherche comme d’autres instituts, c’est de faire grandir la culture et de maintenir très haut le rôle de l’enseignement. Pour être humain, il nous faut combattre l’ignorance. Oui, plus que jamais, nous avons besoin de culture.