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Séminaire Christianisme et politique : les « Sept Montagnes », une théologie de la conquête culturelle

Un séminaire de recherche pour penser la place des imaginaires chrétiens dans la vie politique contemporaine et interroger leurs effets sur les démocraties d’aujourd’hui et de demain.

Chrsit et politique ©ICP

Une deuxième séance consacrée aux « Sept Montagnes »

Le mardi 10 février 2026 s’est tenue la deuxième séance du séminaire Christianisme et politique : imaginaires théologiques et avenir des démocraties, coorganisé par la Faculté de Théologie et la Faculté de Sciences sociales, d’Économie et de Droit de l’ICP.
 
Après une première rencontre consacrée aux imaginaires chrétiens dans l’Amérique contemporaine, cette séance a exploré une matrice théologico-politique plus précise et structurée : celle du schème des « Sept Montagnes », au cœur de certains courants évangéliques charismatiques.
 
Invité pour cette séance, Philippe Gonzalez, sociologue à l’Université de Lausanne et spécialiste du protestantisme évangélique, a proposé une analyse approfondie des sources et des conséquences de ce modèle sur la vie publique étasunienne et suisse, cas exemplaires d'évolutions mondiales.

De la congrégation à la nation : une mutation décisive

Au point de départ de l’enquête de Philippe Gonzalez se trouve une question simple, mais décisive : comment un protestantisme historiquement centré sur la conversion individuelle et la communauté locale en vient-il à investir la nation comme horizon politique et spirituel ?
L’évangélisme classique repose sur la congrégation, communauté élective non territoriale. Or, depuis les années 1990, une transformation s’opère :
  • montée en puissance des réseaux para-ecclésiaux,
  • diffusion transnationale de nouvelles formes liturgiques,
  • articulation croissante entre spiritualité, combat spirituel et engagement institutionnel.
Le passage s’effectue d’une logique de réveil (conversion des individus) à une logique de réforme : transformation des structures de la société afin de les conformer aux principes bibliques.
Il ne s’agit plus seulement d’évangéliser, mais d’investir les centres de pouvoir.
 

Les « Sept Montagnes » : une théologie de la conquête culturelle

Au cœur de cette évolution se trouve un schème théorisé notamment par le missiologue américain C. Peter Wagner et popularisé par des figures comme Lance Wallnau.
Selon cette doctrine, la société serait structurée autour de sept sphères d’influence :
  • Religion
  • Famille
  • Éducation
  • Médias
  • Arts et culture
  • Économie
  • Gouvernement
Si ces « montagnes » ne sont pas dirigées par des chrétiens « nés de nouveau », elles seraient laissées aux mains de forces spirituelles adverses. L’objectif devient alors explicite : prendre position au sommet de chaque sphère afin d’exercer un “mandat de domination”, expression issue du livre de la Genèse. 
 
Le combat n’est plus seulement culturel : il est présenté comme spirituel et territorial. Les catégories bibliques mobilisées proviennent majoritairement de l’Ancien Testament (Josué, David, Cyrus), permettant de penser la nation comme entité théologico-politique.
 

Le cas Trump : prophétie et pouvoir

L’une des séquences analysées lors de la séance concerne l’élection de Donald Trump en 2016.
 
Certaines figures évangéliques charismatiques l’ont présenté comme un « nouveau Cyrus », roi païen mais instrument providentiel de Dieu pour protéger son peuple et qualifié par la Bible de messie. La prophétie devient ici un outil d’interprétation politique.
 
Des personnalités telles que Paula White ont accompagné cette lecture spirituelle du pouvoir, intégrant la rhétorique du combat spirituel jusque dans les meetings de campagne.
Philippe Gonzalez montre que ces discours relèvent d’une dynamique entrepreneuriale religieuse :
  • des leaders charismatiques agissant en dehors des régulations ecclésiales classiques ;
  • des réseaux internationaux flexibles ;
  • une logique de marché favorisant les propositions les plus mobilisatrices.
La catégorie de « chrétien », peu régulée institutionnellement, devient un vecteur politique puissant.
 

Une herméneutique particulière : l’Ancien Testament comme modèle politique

Les échanges avec David Sendrez ont mis en lumière un point théologique déterminant : l’herméneutique.
 
Dans ces milieux, l’absence de hiérarchie canonique entre Ancien et Nouveau Testament favorise l’usage direct de figures bibliques royales et nationales. La royauté de David ou la conquête de Josué servent alors de matrices imaginatives pour penser l’autorité et la souveraineté contemporaines.
 
L’Évangile, centré sur une communauté minoritaire et non hégémonique, se prête moins aisément à ce type de théorisation politique.
 
Ce déplacement herméneutique a des conséquences majeures : il rend pensable une théologie de la domination culturelle.
 

Circulations transnationales et enjeux européens

Si l’analyse porte d’abord sur les États-Unis, la conférence a également évoqué la circulation internationale de ces modèles.
Des réseaux missionnaires comme Youth With A Mission (Jeunesse en Mission) ont contribué à diffuser hymnes, imaginaires et schèmes théologiques en Europe. Le phénomène s’adapte aux contextes nationaux (laïcité française, démocratie directe suisse), mais il circule.
 
La question centrale demeure celle de la régulation :
  • régulation théologique (discernement doctrinal),
  • régulation institutionnelle (structures ecclésiales),
  • régulation démocratique (articulation avec l’État de droit).
L’absence ou l’affaiblissement de ces régulations favorise l’essor de projets hégémoniques portés par des entrepreneurs religieux.
 

Penser les démocraties à l’épreuve des imaginaires religieux

En écho à la première séance, cette intervention a montré que les références chrétiennes dans la sphère publique peuvent fonctionner selon des logiques très différentes :
  • ressource critique dans le débat démocratique,
  • ou levier de recomposition théocratique et nationaliste.
Voir le replay de la séance

Prochaine séance du séminaire

17 Mars 2026 – ICP et en visioconférence
Loi et grâce en éthique protestante : de quelques fausses évidences et de leurs inconvénients
Le séminaire se poursuit mensuellement, invitant chercheurs, étudiants et auditeurs à approfondir cette réflexion interdisciplinaire sur les relations entre christianisme, pouvoir politique et avenir des démocraties.
Publié le 18 février 2026 Mis à jour le 25 février 2026

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