Mobilisation de l'armée contre la pandémie, l'analyse de la chercheuse Bénédicte Chéron

Publié le 23 avril 2020 Mis à jour le 24 avril 2020

La médiatisation des moyens militaires mobilisés contre la pandémie et le recours à la thématique guerrière sont à manier avec précaution pour éviter de brouiller le rapport délicat de la société civile à ses forces armées. Explications par Bénédicte Chéron, historienne et spécialiste des relations armées-sociétés.

FDL_HSP_benedicte chéron_avril2020

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Quelle analyse faites-vous du discours politique qui a emprunté à la sémantique guerrière au début de la crise sanitaire que nous traversons ?

Le recours à la métaphore de la guerre peut avoir un sens : cette crise fait basculer notre rapport intime à la mort dans le champ politique et collectif. C’est ce qui se passe également lorsque se déploie la brutalité guerrière ; et c’est bien par le souvenir des guerres du XXe siècle que les Français peuvent saisir l’ampleur de ce basculement.

Cependant, son systématisme et sa déclinaison dans tous les périmètres de la vie sociale sont aussi source de questions sur le sens des mots et leur utilisation alors que cette sémantique s’est accompagnée d’une très forte médiatisation des moyens militaires mobilisés dans le cadre de l’opération Résilience. Ces images militaires ont une grande force visuelle et ont tendance à reléguer au second plan les images moins marquantes et par inverser l’ordre des priorités des réponses dans le contexte d’une crise sanitaire. Il y a cependant eu un retour à la normal après les premières semaines de la crise. Dans le dernier discours du chef de l’État, le 13 avril, la thématique guerrière était très estompée.
 

Est-ce le registre ultime de la communication institutionnelle ?

Cette concomitance de la rhétorique guerrière et de la communication très forte sur la mobilisation des armées renvoie d’abord à un processus observable depuis le début du XXIe siècle : dans des sociétés qui se perçoivent comme en crise de cohésion et alors que la défiance envers les responsables politiques est de plus en plus forte, le recours au registre guerrier et militaire est une manière pour une autorité de faire la démonstration de sa puissance régalienne. Les armées apparaissent en outre, dans ces sociétés marquées par l’individualisation des valeurs comme une institution particulièrement stable et efficace.

Les armées françaises professionnalisées (depuis la décision de suspendre le service national en 1997) ont en effet une image de savoir-faire planificateur et logistique malgré des coupes budgétaires drastiques dans la seconde moitié des années 2000. Elles n’ont en fait pas d’autres choix que de conserver une culture et des savoir-faire d’anticipation et de gestion de crise parce qu’elles évoluent, par définition, dans des contextes instables où se jouent la vie et la mort des militaires, de ceux qu’ils combattent et des populations civiles.

Cette crise a cependant montré que l’institution hospitalière, elle aussi en difficulté budgétaire depuis plusieurs années, a su réagir avec une grande efficacité notamment en multipliant les lits de réanimation. C’est intéressant car dans le baromètre annuel du CEVIPOF sur la confiance des Français dans leurs institutions, les hôpitaux arrivent très régulièrement dans le trio de tête avec les armées. C’est aussi, comme les armées, une institution pour qui la mort est un horizon possible quotidien.
 

Quels sont les risques et les avantages de cette présence des militaires dans tous les contextes de crise ?

Le fait que les armées soient considérées comme systématiquement nécessaires lors d’une crise, quelle qu’en soit sa nature, mérite attention. On peut comprendre l’urgence qui a présidé au déploiement de l’opération Résilience. Cependant, si cette opération comporte un pan important de secours sanitaire et logistique ponctuel et légitime, elle inclut aussi la sécurisation de sites considérés en ce moment comme sensibles. Or, le recours aux militaires dans des missions qui ne relèvent pas strictement du champ de l’action militaire sur le sol national apparaît comme un élément de plus en plus structurel de la vie politique française.

Face à une catastrophe naturelle, aux attaques terroristes islamistes de 2015 ou à une crise sanitaire, les Français voient les autorités politiques déployer, avec une médiatisation très puissante, les mêmes militaires que ceux déployés dans la bande sahélo-saharienne pour combattre les groupes djihadistes. Les missions sont évidemment différentes, et souvent légitimes dans l’urgence immédiate, mais ces déploiements qui durent, se succèdent ou se superposent sur le sol national ne permettent pas au citoyen ordinaire de comprendre ce qui fait la particularité de l’engagement militaire. Le militaire ne peut devenir une force permanente d’appoint pour les forces de sécurité intérieure.

En démocratie, c’est au nom des citoyens que les militaires font la guerre, au risque de leur intégrité physique et psychique mais aussi et surtout en acceptant la mission tragique de tuer un ennemi que l’autorité politique désigne dans un rapport de force politique. Le débat public sur les opérations militaires et la place des armées au sein de la société ne peut pas être correctement articulé et compris si cette finalité qui ordonne toutes les réalités de la vie militaire n’est pas correctement expliquée aux citoyens et s’il ne peuvent saisir la particularité des rapports de force politiques dans lesquels s’inscrivent les guerres.
 

Quand passerons-nous de l’actualité immédiate à l’objet de recherche ?

Nous sommes déjà passés de l’une à l’autre ! Ce champ de recherche sur les relations armées-société, aux confluences entre l’histoire contemporaine et la science politique, implique ce passage constant du terrain de l’actualité au terrain de la recherche. Ces faits d’actualité, comme les attentats de 2015 ou comme le débat sur le Service national universel appellent en effet à s’interroger sur la place du fait militaire dans la société, de ses réalités et de ses représentations collectives passées et actuelles.

Le chercheur doit d’abord prendre le temps d’observer puis essayer de placer en perspective le temps présent dans le temps long, d’articuler des faits à des grandes questions qui surgissent de l’histoire ancienne et récente à partir d’une connaissance acquise et perpétuellement remise en question. Le chercheur peut ainsi poser des mots sur des réalités parfois confuses, mais en demeurant humble et lucide sur le fait que, si son propos s’appuie sur une méthode rigoureuse de travail, il n’est jamais complètement neutre.
 

Une recommandation que vous feriez aux lycéens qui souhaitent se lancer dans des études d’histoire et de science politique ?

Il faut d’abord se poser beaucoup de questions sur l’état du monde et avoir envie de comprendre. C’est la curiosité qui guide cet engagement sur les chemins de la connaissance historique. Pour aller plus loin et se lancer dans la recherche, il faut aimer archiver, compiler, récolter des données, quelle que soit la période et le sujet sur lequel on travaille. Accepter que, plus on se confronte à des faits, plus on doute de son intuition initiale. C’est l’immense richesse de ce travail de recherche : se rendre compte, après des années, qu’on n’avait le plus souvent mal compris et que l’on a beaucoup appris.

Cette articulation entre le passé et le fait politique présent est au cœur de la licence Histoire parcours Histoire-Science politique que j’anime à l’ICP et c’est une autre grande joie du chercheur de pouvoir lier directement son enseignement à cette démarche et de pouvoir transmettre ce goût de la complexité.
 

Enfin votre film préféré à recommander dans cette période de confinement ?

Parce que j’ai fait ma thèse sur son œuvre, je renverrai à La 317e section de Pierre Schoendoerffer (1965), sur la guerre d’Indochine, qui est l’un des rares films de guerre français passés à la postérité. Pour une référence plus récente, je citerais Zéro dark thirty, de Kathryn Bigelow (2012) qui retrace la traque d’Oussama Ben Laden par la CIA et permet de réfléchir aux nouvelles formes de conflictualité armée.

Bénédicte Chéron dirige la licence Histoire-Science politique Po à l’ICP et y enseigne. Historienne, elle mène ses recherches sur les relations armées-sociétés (en histoire, en lien avec le SIRICE-Sorbonne Université et en science politique, avec l’IESD de l'université Lyon 3). Elle est aussi professeur à l’École de Guerre. Dernier ouvrage paru : Le soldat méconnu, les Français et leurs armées, état des lieux (Armand Colin, 2018)