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L’incertitude au cœur de la crise actuelle

Publié le 16 avril 2020 Mis à jour le 17 avril 2020

Le risque de l’incertitude comme nouveau défi pour les organisations et pour le management. Réflexions de Marc Grassin, enseignant-chercheur à la Faculté de philosophie et directeur de l’Institut Vaugirard Humanités et Management de l’ICP.

Si l’éthique consiste à décider dans un monde en mouvement et à être présent à ce qui vient au monde, le geste réflexe, faussement protecteur de la répétition et du contrôle, n’est pas suffisant.

Pour être à la hauteur d’une crise comme celle que nous vivons, il faut désapprendre le monde et perdre cette certitude qui nous rend aveugle de ce qui est en puissance. Être à la hauteur du présent implique de se départir de l’arrogance de soi qui enferme dans les évidences de ses certitudes. Platon, dans l’allégorie de caverne, affirmait le danger de l’aveuglement des hommes qui réduisaient le réel à ce qu’ils en savaient. Or comme le rappelle F. Jullien "Le sage est sans idée", non pas qu’il n’en ait pas mais qu’il s’en interdit à priori aucune.
 

C’est ce retour à une posture d’ouverture qui convient au monde d'aujourd’hui.

Un monde travaillé par le changement et la complexité, rendant fragile l’affirmation et la projection de ce qui sera. Ouvert dans "la brèche d’un présent entre un passé révolu et un avenir infigurable" comme l’affirme Hannah Arendt, le monde nous échappe en partie. Personne ne peut véritablement prétendre ce que sera le monde même à relativement court terme. Les business modèles des entreprises, la pérennité, les manières de faire entreprise demain sont fragilisés et questionnés. C’est la nouvelle donne qui surgit et qui nous oblige à réapprendre une autre manière d’être présent à nous-mêmes et aux autres. Malgré les réticences et les résistances, force est de constater qu’un paradigme nouveau émerge et qu’il nous faut nous déshabituer du précédent. Ce paradigme est celui de l’incertitude. Mais plus qu’une nouveauté, il est un retour aux sources.
 

Il nous faut désormais compter sur le risque de l’incertitude.

C’est un double défi pour les organisations et pour le management. Jouer avec ce que nous ne pouvons pas même penser, juste peut-être entr'apercevoir par petites touches, à petits pas. L’incertitude devient un risque lorsqu'elle n’est pas prise en considération. L’incertitude nous conduit à un changement de posture, celui de permettre "l’émergence". Emergence qu’en creux de ce qu’il y a à faire en termes de conformité, de répétition et du court-termisme de la gestion des organisations puisse s’exprimer l’inimaginable, l’inconnu. L’incertitude ramène chacun, et plus encore ceux et celles qui sont en position hiérarchique et managériale, à cette sagesse antique du philosophe/roi.

Platon rêvait d’un gouvernant qui savait qu’il ne savait pas, conscient que l’équation du monde était à multiples inconnus. Le gouvernant devait devenir philosophe pour s’ouvrir à l’humilité de son savoir et de son pouvoir sur le déroulé du monde. La responsabilité dans un monde fait de risques et d’incertitudes nous met dans la tension d’articuler deux approches, deux postures : celle de faire du monde une équation à plusieurs inconnus et la résoudre (le risque) et celle de repérer les prémisses de l’inattendu d’une nouvelle équation (l’incertitude). Entre risque et incertitude, nous sommes conviés à l’oscillation et la vigilance pour tenir ensemble la nécessité de "tenir le monde" et "d’être tenu" par lui. C’est sans doute ce que la mise en arrêt du monde par le COVID 19 nous invite à reprendre.
 

Marc GrassinMarc Grassin :

- Enseignant-chercheur à la Faculté de philosophie
Directeur de l’Institut Vaugirard Humanités et Management de l’ICP.
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> Responsable du Parcours dirigeants : Faire face à la complexité et à l'incertitude