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Covid-19 : la situation contrastée du secteur culturel

Publié le 9 avril 2020 Mis à jour le 9 avril 2020

Entre crise et opportunité, comment le domaine culturel, secteur économique et aussi vecteur de la puissance des États, fait-il face à la paralysie planétaire ? Le point avec le Pr. Lincot, spécialiste de l’histoire politique et culturelle de la Chine et directeur du Master Stratégies muséales et gestion de projets - Asie :

Quelles sont les conséquences de la pandémie dans le domaine culturel ?

Tout ce qui a trait aux manifestations en présentiel (représentations théâtrales, comme le festival d'Avignon, réseaux de petites librairies...) va être très durement impacté. Des dizaines de milliers d'emplois vont être perdus. En revanche, les industries culturelles dont les activités sont axées sur le numérique vont être confortées dans leur choix et survivre à la pandémie Ce sont les MOOC, les plate-formes comme TED donnant accès à des débats sur les enjeux politiques et culturels contemporains, les enseignements à distance qui émanent d'institutions universitaires ou muséales...
 

Quelles sont les initiatives que vous avez relevées dans le domaine culturel?

L'Asie et la Chine ont été les premiers à proposer des visites virtuelles de leurs collections. C'est une révolution copernicienne qui s'engage: désormais, les musées s'invitent, d'un clic, à la maison. Des centaines de milliers de conférences sont également accessibles y compris pour le Louvre, en effet, qui offre ainsi la possibilité de suivre des cours en différé sur la civilisation suméro-akkadienne, l'histoire de la peinture à l'époque de Memling ou l'art des chinoiseries dans l'Europe des Lumières.

Pour pallier aux contraintes du confinement, les grandes foires d'art contemporain comme celle d'Art Basel à Hong Kong ont dynamisé l'innovation. Ainsi, un ami galeriste, Vincent Sator, a eu recours à des enregistrements de vidéos d'une minute chacune pour rendre compte de l’œuvre de ses artistes qu'il commente et promeut ainsi à travers ses réseaux sociaux. C'est ce type d'approche que je privilégie dans la formation professionnalisante de notre Master Stratégies muséales et gestion de projets - Asie.


La pandémie est-elle une source d’inspiration pour les artistes ?

Assurément. En chinois, "crise" se dit "weiji". Constitué de deux idéogrammes, ce mot signifie littéralement "danger" et "opportunité". C'est la somme des contraires qui est à l'origine de toute résilience. Assumer cette contradiction inhérente à un contexte aussi perturbant que le nôtre est une occasion extra-ordinaire d'explorer ses ressources intérieures. Et partant, de créer.

Rendez-vous dans 9 mois, vous verrez le nombre d'ouvrages littéraires ou autres, de créations de toutes sortes que les gens s'empresseront de découvrir sur le mode d' "A la recherche du temps perdu"...Personnellement, j'écris deux livres (une nouvelle et un essai sur La géopolitique des patrimoines en Asie) et, bientôt, je le sais, le démon du voyage me reprendra pour retourner en Chine mais aussi au Pakistan où il me tarde de retourner.
 
En chinois, "crise" se dit "weiji". Constitué de deux idéogrammes, ce mot signifie littéralement "danger" et "opportunité"


Quels impacts sur l'enseignement et les relations entre étudiants ?

Notre Master Stratégies muséales et gestion de projets - Asie a été peu perturbé par cette crise car un certain nombre d'enseignements étaient déjà virtualisés pour bénéficier des meilleurs spécialistes alors présents à Bangkok, Pékin et New York. Cette crise renforce ma conviction de professionnaliser davantage la formation de notre Master par l'apprentissage des métiers de l''image et du son.

Dans cette optique, Sébastien Balanger - qui avait réalisé avec moi et le concours de France Université Numérique (FUN) le premier MOOC sur "La géopolitique de la Chine" - va rejoindre notre équipe. Car il ne s'agit plus seulement de savoir rédiger notices et cartels ou de prononcer un discours d'expertise sur une céramique persane safavide ou chinoise de la dynastie Ming, il faut que nos étudiants soient totalement autonomes dans la maîtrise de ces outils de communication.

Loin de relâcher par ailleurs la relation que nous avions avec nos étudiants, le travail en distanciel a renforcé notre esprit de groupe. Héraclite, dans ses oxymores qu'il affectionnait tout particulièrement, ne croyait pas si bien dire: "L'opposé coopère...".


Et les stages ?

La plupart de nos étudiants ont du recourir au télétravail ou suspendre leur stage. Rien de dramatique à cela, ils se consacrent désormais pleinement à la rédaction de leur mémoire. Nombre de sources sont en ligne (encore les vertus d'internet...) et nos échanges restent très réguliers entre chacun d'entre nous, les directeurs de mémoire et les délégués de promotion (Clémence Philippon et Thomas Sarrazin) qui relaient d'une manière exemplaire les informations transmises.

En réalité, ce que nous éprouvons là est une expérience que connaissent les marins et leurs équipages au long cours: solidarité, labeur et discipline.
 
photo : Sumanley Xulx de Pixabay