Jeunesse et identité, parole d'expert

Publié le 13 septembre 2017 Mis à jour le 17 octobre 2017

L’extrême mobilité de la génération Z déroute les adultes. S'exprimant à Rome lors d'un séminaire préparatoire au Synode sur la jeunesse de sept. 2018, le Recteur Bordeyne a souligné la vitalité, le besoin d'altérité et de réconciliation, à l'âge où l'identité se construit.

Synode pour la jeunesse_septembre 2018

Synode pour la jeunesse_septembre 2018

L’identité des jeunes en construction : vitalité, besoin d’altérité et de réconciliation


Créativité et sens critique

L’extrême mobilité de la génération Z, née autour de l’an 2000, déroute les adultes anxieux que les jeunes se construisent solidement pour l’avenir. Elle témoigne pourtant de leur créativité et de leur sens critique face aux défis sociaux, économiques et écologiques. Cette agilité répond à un «changement de monde» (pape François, 27/7/2013). Grâce au numérique, les jeunes tirent profit des possibilités nouvelles de communiquer, d’entrer en relation, de se former à son rythme, de créer de l’activité professionnelle, d’être généreux et solidaire. À la lumière de la foi chrétienne, le Synode de 2018 devra commencer par regarder cette agilité comme une marque de la providence de Dieu. Il s’agira d’accompagner les jeunes dans l’aventure de notre temps, sans en méconnaître bien sûr les aspects plus tragiques. Car on peut dissoudre son identité dans les changements de trajectoire ou encore, faute de moyens pour rebondir, ne jamais trouver sa place dans un monde fracturé. Dans ce contexte, l’espérance chrétienne incite à s’appuyer sur une anthropologie de la « croissance permanente sous l’impulsion de la grâce divine » (Amoris laetitia 134). Pour Romano Guardini, inspirateur du pape François, deux traits de l’existence humaine subsistent tout au long de ses étapes successives : les crises et la croissance. Dès lors, si la jeunesse offre la première rencontre avec la crise, la vie entière consiste en la traversée d’une suite de crises, de sorte que «l’expérience de l’unité» faite dans l’enfance, sous le registre de la «croissance» et de l’appel à « bien grandir », aide à tisser la continuité de sa vie (Les Âges de la vie, 1954). En ce sens, l’audace, la générosité et la vitalité dont la jeunesse se montre capable sont éminemment précieuses à l’humanité dans ses efforts pour surmonter les crises du monde actuel.

Ouverture à l'altérité ou repli sur soi

Pour que ce potentiel puisse se déployer, encore faut-il que les premières crises vécues dans l’adolescence soient l’occasion d’une ouverture à l’altérité et non d’un repli sur soi. Or la génération Z tend à fonctionner de manière «phygitale» : toute expérience physique lui semble digitalisable et elle aspire à la doubler d’une expérience digitale. Les jeunes ont à portée de main une réalité augmentée, génératrice d’expériences sensorielles réitérables à l’infini, en totalité ou par morceaux choisis. Lorsque ces possibilités nouvelles sont instrumentalisées par la société de consommation, les jeunes sont portés à se construire une image réductrice de l’autre. Dans une perspective éducative, trois dimensions de l’humain favorisent un accès non réduit au réel : la nature, le corps, la parole. Comme avec le scoutisme, l’Église peut susciter des espaces fraternels où les jeunes apprennent à diversifier les registres relationnels en s’appropriant l’admiration dans le rapport à la nature, la patience dans le rapport au corps, le silence et l’écoute dans le rapport à la parole.

L’espérance d’une possible réconciliation

Les jeunes d’aujourd’hui ont une conscience accrue du pluralisme religieux et tendent à le respecter, mais les statistiques notent chez eux une forte montée de l’athéisme. Pour leur donner accès à la transcendance en assimilant les processus actuels de construction de l’identité, il faudra oser réactiver le lien entre transmission et réconciliation. L’Église doit se soucier de faire découvrir aux jeunes que la foi chrétienne leur donne accès à une vitalité réconciliée. Il n’y a pas de transmission sans un travail de réconciliation entre les générations. Bien plus, la transmission suppose l’espérance d’une possible réconciliation, avec et dans notre condition de créatures marquées par les limites, mais aussi par les incompréhensions mutuelles, la violence et les divisions. Saint Paul a une vive conscience du lien entre la transmission du kérygme et « le ministère de la réconciliation » (2 Co 5, 14-21). L’Église peut accompagner les jeunes et les adultes sur des chemins de réconciliation : avec eux-mêmes dans le dépassement ; avec autrui dans la lucidité face aux limites qui nous empêchent d’aimer à plein ; avec Dieu dans le consentement à être précédés par Lui dans l’amour.
La foi nous assure que la grâce prévenante de Dieu ne saurait manquer à la jeunesse qui aspire tant à l’imagination créatrice. Dès lors, comment pourrions-nous accompagner l’éclosion des vocations de laïcs, de consacré(e)s et de ministres ordonnés sans une disponibilité profonde à accueillir de nouvelles façons d’aimer, dans un monde qui se transforme en profondeur ? Celles-ci se manifestent par exemple lorsque des jeunes s’attachent, dans des actes concrets de solidarité, à faire éclater les communautés de semblables produites par les réseaux sociaux, à susciter des relations intergénérationnelles, ou encore à se déconnecter du numérique pour accéder à des expériences plus complètes de la relation. Puissent les communautés chrétiennes se laisser entraîner dans ces nouvelles manières de vivre qui témoignent de la fraternité de Dieu sur nos routes humaines !


Synthèse de l'intervention de Mgr Philippe Bordeyne, Recteur de l'ICP, prononcée en septembre 2017 dans l'auditorium de la Curie généralice des Jésuites à l'occasion d'un séminaire international sur la condition des jeunes. Ce séminaire fait partie des nombreuses actions préparatoires mises en oeuvre en amont du Synode pour la jeunesse de septembre 2018.

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